Russky Most
Ce qu’il faut retenir de la première « conférence des Compatriotes russes » en France

« Compatriote », un choix personnel

mardi 22 mai 2012 par Tamara Schakhovskoy

Les thèmes qui nous importent ont été largement abordés lors de la première « Conférence des compatriotes russes » (en France) tenue l’automne dernier à Paris. En voici un résumé, largement consacré à la notion même de « compatriote ».

Le 17 septembre 2011, une première « Conférence des Compatriotes russes » présents en France s’est tenue à Paris, sous la présidence de S.E. Alexandre K. Orlov, Ambassadeur de la Fédération de Russie, en présence d’une délégation officielle venue de Russie [1] . Son but : rassembler, comme c’est déjà le cas dans de nombreux pays [2] , les multiples organisations et associations reflétant la diversité des communautés russes de France. Plus de cent cinquante étaient représentées et espèrent bien voir leur travail facilité et mis en valeur par ce regroupement. Le rendez-vous doit devenir annuel et la création d’un site Internet est à l’étude.
Plusieurs points importants ont été évoqués en séance plénière, puis approfondis au sein de quatre commissions : 1° la conservation de la langue russe et les problèmes de son enseignement en France ; 2° la conservation de l’héritage historique et spirituel russe en France ; 3° le rôle des « compatriotes » dans le développement des liens économiques et scientifiques avec la Russie ; 4° l’activité des médias russes en France et le projet de création d’une radio russe sur la bande FM. Un tour d’horizon des délicates questions consulaires a par ailleurs mis en lumière l’existence de problèmes parfois ubuesques pour les citoyens russes vivant en France.
La journée s’est terminée par l’élection à bulletin secret d’un Conseil de coordination de dix-sept délégués [3] . Elus pour un an, ces derniers se réunissent désormais périodiquement pour faire connaissance, confronter les points de vue, identifier les besoins, favoriser l’action des associations et les représenter auprès des instances officielles russes concernées.
Dans le cadre de Russky Most, retenons surtout cette notion même de “compatriote”, assez longuement exposée par plusieurs responsables russes.

VOUS AVEZ DIT « COMPATRIOTES » ?

Qui sont donc ces fameux « Соотечественники » (compatriotes) ? D’emblée, M. Orlov a souligné« l’absence de consensus sur ce terme » et la nécessité de le définir. Voici l’essentiel de son intervention :
« « Nous avons reçu un grand nombre de lettres très polies de gens que nous considérons comme tels (ndlr : comme des compatriotes), que je connais bien et avec qui j’entretiens d’excellentes relations. Il y est écrit en substance :“ Nous saluons votre conférence, elle est incontestablement importante, mais nous sommes des citoyens français, nous ne nous considérons pas comme des « compatriotes », donc nous ne participerons pas à votre conférence”. Aujourd’hui, dans le cours de nos discussions, je demande donc que nous parvenions ensemble à définir ce terme de « Соотечественники ».
Je remarque aussi que le mot “émigrant” a changé de sens. Autrefois, il désignait des gens qui quittaient leur pays pour toujours. Aujourd’hui, l’émigration a pris le sens de mobilité. On se déplace librement, on franchit les frontières librement, on va dans un autre pays librement, pas forcément pour y rester toujours, mais ce n’est pas exclu si on s’y plaît. On émigre aussi parce qu’on va travailler ou étudier dans un autre pays. Donc cette conférence doit aborder tous les problèmes qui nous préoccupent (…), mais aussi discuter cette question primordiale.
Et c’est fondamental aussi pour améliorer à l’avenir notre système politique en Russie (…). Maintenant qu’il y a tant de nos compatriotes à l’étranger, il serait normal qu’ils puissent participer au destin de leur pays, ou de leur patrie historique, soit à travers l’Obchtchestvennaïa Palata [4] – représentée ici même aujourd’hui – soit, comme cela existe en France, qu’il y ait, au sein du Conseil de la Fédération, à la Douma, des sénateurs, des députés qui les représentent dans nos institutions. (…) Dans le mot com-patriote, il y a le préfixe « com » qui dit bien que ces personnes doivent participer à la vie de leur pays historique.
Voilà donc quelques remarques générales qui me paraissent très importantes et je tenais beaucoup à ce que vous les entendiez de ma propre bouche.
Et pour répondre également à quelques commentaires formulés sur Internet, nous n’avons aucune intention de créer une nouvelle organisation. (…) Des associations de compatriotes en France, il y en a des dizaines, à ma connaissance. A mon sens, le Conseil de coordination, c’est l’assemblée de toutes ces associations qui existent et qui travaillent déjà. »
M. Orlov a poursuivi en rendant un vibrant « hommage à toutes ces associations créées depuis les années 1920 et qui ont accompli un travail colossal pour que l’âme, la culture, la langue russes continuent d’exister en France. A elles, un immense merci pour cela ! Nous ne nous apprêtons pas à les éliminer ou les remplacer. Bien au contraire, le Conseil devra les aider à accomplir leur tâche, les aider peut-être dans l’organisation concrète de manifestations en Russie, parfois aussi les aider sur le plan financier pour telle ou telle manifestation (…). Il ne doit donc y avoir aucune ambiguïté sur ce sujet, même si je sais que certains souhaiteraient la création d’une Union de compatriotes avec des statuts, etc, mais ce n’est pas ma position. Je pense que nous devons pour le moment nous limiter à créer une Assemblée à laquelle participeront des représentants des associations existantes, ainsi que, à titre personnel, des membres particulièrement actifs et reconnus de notre communauté russe en France. »

DES COMPATRIOTES PAR MILLIONS

Alexandre V. Tchepourine, Directeur du département du Ministère des Affaires étrangères en charge des contacts avec les Russes de l’étranger, a ensuite pris la parole. « La Russie est très diverse, les Russes qui vivent à l’étranger aussi. Chaque communauté est un cas en soi (…) mais, historiquement, le monde russe “français” est vraiment très particulier. Il y a cinq ans, nous avons commencé à établir un dialogue Russie/monde russe à l’étranger (…). La nouvelle loi sur les compatriotes établit des paramètres, avec un Conseil plénipotentiaire de coordination, considéré par la Russie comme l’organe principal pour les relations entre la Russie et le monde russe à l’étranger. Il compte vingt-cinq membres, mais il n’y en a pour le moment que vingt-quatre : nous gardons une place vacante, réservée à un représentant des compatriotes vivant en France (…).
D’après les données de nos ambassades, les Russes vivant à l’étranger constituent la 2e communauté au monde après les Chinois (80 millions) – soit environ 35 millions de personnes. Bien sûr, on les trouve en majorité dans les pays ayant appartenu à l’URSS. Il y a par exemple 8,5 millions de Russes en Ukraine, 5 millions au Kazakhstan, plus d’un million dans les pays baltes. Dans les différents pays de l’Union européenne, on compte 6,5 millions de personnes dont le russe est la langue maternelle, on peut donc envisager d’obtenir pour le russe le statut de langue officielle de l’UE. Si nous recueillons 1 million de voix dans une pétition électronique, par exemple, la question pourra être soulevée. »

OBJECTIF + SUBJECTIF

Quant à la notion de“ compatriote”, pour citer M. Tchepourine, elle est
« complexe, mais au fond pas tant que ça ! C’est la réunion de deux éléments de base ». Le premier est très concret – un lien objectif avec le territoire, la culture, l’histoire, la vie russes, par la naissance ou l’origine, les racines ; l’autre est totalement subjectif et relève d’un choix personnel. C’est l’expression d’une volonté individuelle, d’un sentiment profond que la Russie est une patrie, même si on est né ailleurs, citoyen d’un autre pays. En ce sens, le compatriote diffère du citoyen parce qu’il ne s’agit pas d’une notion purement juridique.
A noter, une remarque sympathique du représentant de l’Obchtchestvennaïa Palata, A.V. Sokolov. Parlant du fait que, pour participer aux travaux de cet organisme, il fallait « quand même avoir un passeport russe même si ce n’est pas le seul », il a ajouté :« A ce propos, on étudie la possibilité de donner ce passeport à tous les descendants de Russes qui le souhaiteraient. Dans la mesure où il existe une clause d’attribution “pour services rendus”, on peut considérer qu’avoir gardé l’amour de la patrie dans de telles circonstances EST un service rendu ! ». Il a même prononcé le terme de « подвиг » (exploit).
Qu’en sera-t-il de tout cela ? Nous dresserons un premier bilan l’automne prochain, quand le Conseil de coordination rendra compte lors d’une nouvelle assemblée. En tout cas, l’atmosphère était chaleureuse et les propos tenus nous semblent aller dans la bonne direction. Et c’est la toute première fois que des représentants de l’ancienne et de la “nouvelle” émigration travaillent ensemble en France. Affaire à suivre, sans aucun doute.

[1] A. V. Tchepourine, Ministère des Affaires étrangères ; G.L. Mouradov, Rossotrudnitchestvo ; A.V. Sokolov, Obchtchestvennaïa Palata ; D.M. Rurikov, Maison des Compatriotes à Moscou ; V.V. Sakharova, Gouvernement de Saint-Pétersbourg.

[2] Par exemple, des assemblées analogues se réunissent depuis cinq ans déjà en Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, Italie. La conférence de Paris était la 93e du genre.

[3] A noter que les descendants de l’émigration « blanche » sont largement représentés dans ce Conseil de coordination. Par ordre alphabétique : M. Andronikof, P. Cheremetieff, M. Grabar, S.Kapnist, D. de Kochko (Président), A. Moussine-Pouchkine, Père N. Rehbinder, D. Schakhovskoy, A. Troubetzkoï.

[4] Общественная Палата : équivalent du Conseil Economique et Social français


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