Russky Most

De Bizerte à Sébastopol, un pèlerinage...

samedi 31 décembre 2011 par Vera Albertini

Il y a 90 ans, en novembre 1920, près de 150 000 personnes entassées sur 126 bateaux, évacuèrent cinq ports de Crimée et quittèrent la Russie pour une destination inconnue. Pendant mon enfance, mes grands parents m’avaient raconté sans trop s’appesantir, l’histoire d’une sœur qui n’avait pas pu embarquer faute de place sur les navires, l’escale à Constantinople, le lait, dur à trouver pour leur bébé de six mois, l’épidémie de typhus, la quarantaine, l’arrivée à Bizerte, les camps de réfugiés... Des bribes d’un passé de misère et de drames qu’ils avaient surmonté, mais qui était toujours présent au milieu d’une vie reconstruite.

En grandissant, j’ai peu à peu pris conscience qu’ils avaient vécu des évènements exceptionnels mais, même si je voulais en savoir plus, faire des recherches, mieux comprendre leur histoire, cette partie de leur vie demeurait lointaine, jusqu’à ce que je refasse en juillet dernier la route de l’escadre de 1920.

À l’initiative de fondations russes, le « Fonds Saint André le Premier appelé » et le « Centre de la Gloire Nationale », et comme membre d’une association qui perpétue la mémoire des officiers de la Marine Impériale Russe [1] , j’ai pris place sur un bateau à bord duquel se trouvaient des russes de Russie et des descendants des émigrés de 1920. L’objectif était de naviguer de Bizerte, le port d’arrivée de 1920, jusqu’à Sébastopol, le port de départ, et de faire escale dans tous les lieux où s’étaient arrêtés des exilés. Une sorte de pèlerinage destiné à renouer des liens et à établir le dialogue sur une tragédie ayant bouleversé les vies des familles des uns et des autres.

Environ 300 personnes embarquèrent à Venise, port d’attache du bateau affrété pour la réalisation de ce projet. Plus de 200 venaient de la Fédération de Russie et environ une centaine, d’autres pays [2]. Il y avait des historiens, des diplomates, des artistes, des représentants du clergé russe et de l’Église orthodoxe hors frontières [3], parmi lesquels Monseigneur Michel, évêque de Genève et de l’Europe de l’Ouest, natif de Boulogne avec lequel j’ai eu l’occasion d’évoquer notre ville où il a passé son enfance [4] ; sans oublier des représentants d’associations fondées en exil par les émigrés [5], des descendants de ceux qui se trouvèrent parqués dans les camps pour réfugiés et d’autres encore... Un groupe au sein duquel chacun aurait à faire le voyage avec l’ennemi d’hier et à parler du passé... Au sein duquel se trouvait un seul participant de l’exode, Rostislav Donn âgé de 91 ans qui avait quitté la Crimée avec ses parents à l’âge d’un an...

Pendant les traversées entre les escales, alternaient des conférences, des tables rondes, des exposés, des débats quotidiens ; les organisateurs russes avaient demandé aux descendants des émigrés de porter témoignage de ce qu’avaient vécu leurs parents mais aussi de raconter comment dans l’émigration, ces derniers avaient perpétué à leur manière la Russie, et comment ils l’avaient transmise à leurs descendants.
Dire que tous ces échanges se passèrent dans la sérénité serait mentir ; il fut difficile quelquefois de taire les ressentiments accumulés pendant des décennies et d’oublier que, dans un passé encore proche, avait régné sur la Russie un régime détesté. Bref, il fut difficile quelquefois de s’accepter spontanément les uns les autres...
Ainsi, alors que j’étais en train d’exposer la vie de l’émigration russe en Afrique du Nord et en Afrique du Sud [6] je me suis dit soudain qu’en face de moi, parmi les auditeurs attentifs, il y avait peut-être d’anciens « KGB », « rouges », « bolcheviks », comme on les appelait dans ma famille, et je me souviens avoir ressenti une sorte de malaise. Mes grands-parents, qui n’avaient jamais voulu retourner en Russie, auraient-ils approuvé ma présence sur ce bateau ?
Mais il y eut d’autres moments où les divergences disparaissaient.. À l’approche des escales, Bizerte, Malte, Athènes, Lemnos, Gallipoli, Constantinople, russes venus de Russie, ou « russes » [7] venus d’ailleurs, étaient côte à côte sur le pont avant du navire...Malgré le temps toujours beau, et la mer toujours d’huile, nous fûmes nombreux je crois, à éprouver un peu de ce que ressentirent les passagers d’alors. Et dans les cimetières, où Monseigneur Michel célébrait la « panikhida » [8] sous un soleil de plomb et une chaleur écrasante, au-dessus de tombes quelquefois délabrées et pitoyables, il m’a semblé ressentir chez tous une tension émotionnelle souvent lourde à supporter... Et peu à peu, au fil des jours, se sont amorcés un échange et un besoin de compréhension...

Bizerte, notre premier arrêt, fut « la dernière escale » de l’escadre russe qui arriva avec 5 à 6000 personnes réfugiées sur 38 bateaux. Le cimetière, situé dans le haut de la ville, abrite les tombes de ceux qui choisirent de rester en Tunisie. Depuis décembre dernier, y est enterrée Anastasia Manstein-Chirinsky, l’une des personnalités les plus marquantes de l’émigration russe et auteure d’un témoignage de première importance [9] sur l’exil. Pas très loin de Bizerte, à Tunis, se trouve la tombe de Mikhaïl Andréiévitch Berhens [10], contre-amiral et dernier commandant de la flotte russe en exil, protagoniste d’une tragédie familiale en marge de la tragédie historique ; en décembre 1924, son frère, l’amiral Evgueni Andréiévitch Berhens vint, au nom du gouvernement soviétique que la France venait de reconnaître, évaluer l’état des bateaux en vue de leur restitution,. Les deux frères ne se rencontrèrent pas et ne se revirent jamais.

Notre « voyage » nous mena ensuite vers deux escales grecques :
le Pirée et son cimetière marin, sa première tombe russe datant de 1844, les sépultures des émigrés ayant trouvé refuge à Athènes. [11] De nombreux arbres donnant de l’ombre, des tombes anciennes et quelquefois majestueuses, du marbre, une petite chapelle russe, un monument érigé à partir d’un important bloc de granit provenant de Russie. [12]

.... l’île de Lemnos, une étendue aride, n’ayant rien à voir avec les paysages paradisiaques d’autres îles grecques, servit d’asile pendant des mois à des dizaines de milliers de réfugiés, femmes, enfants, régiments de cosaques, vivant sous des tentes, dénués de ressources, morts pour beaucoup, de faim et de maladie... Pas de trace des camps, pas de vrai cimetière... Cette escale fut pour moi, l’un des moments les plus bouleversants du pèlerinage, parce que j’y ai reçu en pleine figure la réalité de ce que fut l’exode... Mais ce sentiment fut atténué grâce à une vingtaine de jeunes, venus de Russie pour débroussailler, sous un soleil de plomb, les pauvres sépultures. [13]

Après avoir quitté Lemnos, le navire se dirigea vers les « Détroits », les Dardanelles et le Bosphore, ces détroits emblématiques, longtemps désignés avec une majuscule, du fait du rôle important qu’ils ont pu jouer dans les relations internationales. L’unique route pour les 126 navires venus de Sébastopol...
Sur cette voie maritime, chargée d’Histoire, théâtre de nombreux affrontements, Gallipoli [14] , la presqu’île de Turquie d’Europe constituant l’une des rives, accueillit le premier corps de l’Armée blanche qui comptait près de 26000 hommes. Ces soldats y demeurèrent près d’un an, et y érigèrent un « kourgane » [15]. Ce monument fut détruit lors d’un tremblement de terre en 1949 puis restauré récemment par la Russie.

L’escale à Constantinople aurait pu faire croire, un temps, qu’il ne s’était rien passé il y a quatre vingt dix ans. Sainte Sophie, la mosquée Bleue et Topkapi, côte à côte, surplombant le rivage, la vitalité de la ville, l’animation des quartiers et des ponts...Mais dans les souks, des petites icônes, des médailles, des rubans d’officiers, des tabatières, des dés à coudre, rappelaient le souvenir des émigrés. Et, en dépit de la splendeur des palais et du luxe des demeures du bord de l’eau, nous avions suffisamment de témoignages et de photos de l’époque pour reconnaître les différentes étapes du passage du Bosphore ; là, les bateaux de petit tonnage avaient été mis en quarantaine, là, les sous-marins avaient été parqués [16]...

Le 25 juillet, à Sébastopol, le bateau s’amarra à la « Grafskaya Pristan », le quai où avaient embarqué les émigrés entre le 13 et le 16 novembre 1920. C’était la fin du pèlerinage. Dans la rade, avait lieu une parade navale, car la Russie célébrait la Fête de la Flotte. Du pont de notre bateau, la vue sur le célèbre quai était imprenable. Il y eut une dernière cérémonie commune et l’inauguration d’une plaque commémorant la tragédie.

Au cours de ces deux semaines, j’ai noué des liens et dialogué avec des russes, sans éviter les sujets « qui fâchent »... Je continue le dialogue avec certains...
Je suis maintenant convaincue que je n’aurais pas pu ne pas faire ce voyage...

[1] AAOMIR (Association des Anciens Officiers de la Marine Impériale Russe et de leurs descendants ) fondée le 6 juin 1932 sous le nom de « Foyer des anciens officiers de la marine russe ».

[2] d’Australie, du Canada, de Suisse, de Belgique, de France, de Tchéquie, des États Unis...

[3] L’Église orthodoxe est une communion d’Églises autocéphales, dirigées par un synode habilité à en choisir le primat.

[4] Son père faisait partie de la colonie russe émigrée à Billancourt et y tenait un salon de coiffure.

[5] Outre l’AAOMIR, l’association du Souvenir de la Garde Impériale Russe, et des descendants de Gallipoli.

[6] Deux contrées dans lesquelles se sont installées des membres de ma famille.

[7] Les descendants d’émigrés sont-ils des russes comme les autres ? Se sentent-ils russes ? Et si oui, comment ? La question a été l’objet de débats au cours du voyage et a reçu des réponses diverses. Quatre-vingt dix ans plus tard, pouvait-il en être autrement ?

[8] Office solennel pour les défunts.

[9] Arrivée à l’âge de huit ans, elle demanda la citoyenneté russe après la chute du communisme et écrivit « La dernière escale » (Sud Éditions, Tunis).

[10] Ce nom est orthographié quelquefois « Behrens » ou « Berens »

[11] La reine de Grèce, Olga de Russie, nièce de Nicolas II, épouse de Paul 1er, avait fait construire à la fin du 19ème siècle l’hôpital russe du Pirée principalement destinée aux marins russes.

[12] Une association présidée par Irina Zhalnina, résidant en Grèce, œuvre à la conservation et la restauration de ce cimetière. Sur le site http://www.soruem.gr/category/video/, une vidéo montre le travail des bénévoles qui restaurent les tombes

[13] Depuis 2005, chaque année, de jeunes volontaires dégagent les sépultures et un monument a été érigé. L’un des initiateurs de cette opération, Leonid Rechetnikov, a écrit un ouvrage « Le Lemnos Russe ». (éd. Novospasskii Monastyr, 2010).

[14] Sur le site http://www.gallipoli.fr des documents vidéo et des documentaires de l’époque racontent l’histoire des réfugiés en ce lieu ; le site est en russe, mais les images sont suffisamment fortes pour pallier l’absence de commentaires en français...

[15] Terme russe désignant un tumulus recouvrant une tombe. Le général Koutepoff, commandant le corps d’armée exilé à Gallipoli, demanda à ses soldats, en avril 1921, de faire revivre l’antique coutume suivant laquelle chaque soldat survivant versait de la terre, apportée dans son casque, sur la tombe de son compagnon d’armes et érigeait ainsi un kourgane.

[16] Quatre sous-marins firent partie de l’escadre russe.